J’ai fait des études scientifiques. Pas parce que j'avais une passion brûlante pour les équations, mais par stratégie. J’étais une "bonne élève". Donc, si je voulais obtenir une bourse pour continuer mes études en France (ce qui était vu comme prestigieux dans ma communauté), alors je devais suivre une voie scientifique pour devenir médecin ou ingénieur. Au fond de moi, je ne voulais pas. Je voulais rester étudier dans mon pays. Mais la fierté que je lisais sur le visage de ma mère, de mes tantes, de mes frères et sœurs me poussait à dire oui.
Détail intéressant: je dessinais, doodlais, peignais, faisais beaucoup de graffiti dans mes cahiers, et dans ceux de mes camarades. Je lisais beaucoup, surtout des romans. Et j’adorais l’expression écrite en français, où l’on devait imaginer et écrire des histoires. Je m'imaginais devenir la prochaine Danielle Steele, ou Agatha Christie.
Mon vrai laboratoire, c’était une feuille blanche. Mais ça, dans la hiérarchie sociale des choix sérieux, ça ne pesait pas lourd. Alors j’ai choisi le "sérieux"; école d’ingénieur, ce sera.
J’avais choisi la biologie et je voulais travailler dans la génétique, devenir biotechnologue. C'était ma matière préférée, notamment quand il fallait faire des présentations visuelles, concevoir des maquettes explicatives. J’adorais ça. Mon choix était basé sur un raisonnement propre, linéaire et rassurant. C'était un scénario qui cochait toutes les cases.
Puis, nous avons reçu la visite d’un conseiller en orientation qui me conseilla de choisir A.E.S. (administration économique et sociale, une filière qui forme des agents administratifs). Cette filière n’existait pas dans mon pays. La biologie, oui. De ce fait, en étudiant l'administration, j'étais sûre d’obtenir cette bourse d'études.
Je n’avais personne autour de moi, dans ma famille, qui avait fait de grandes études pour me conseiller ou challenger les dires du conseiller. Alors je lui ai fait confiance. J’ai coché AES . Cette croix marque le début d'une errance académique, professionnelle et personnelle de vingt-cinq. On m’a orientée vers AES. J’aurais dû commencer par me comprendre.
Quelques années plus plus tard, en Europe, quand je travaillais déjà, le besoin de redessiner est devenu de plus en plus intenable. J’ai tenté une académie d’art et je me suis inscrite pour une année de cours de peinture.
Je me rappelle d’un exercice simple en apparence, qui était de reproduire fidèlement un portrait à partir d’une photo, avec comme consigne la fidélité absolue.
J’ai commencé sagement à dessiner un couple caucasien et j’ai terminé avec un couple quasi extraterrestre, quelque part entre le bleu d’Avatar et l’imaginaire. Moi, j’étais fière de mon oeuvre et j'adorais. Le professeur, beaucoup moins.
J’ai compris quelque chose ce jour-là, même si je ne savais pas encore le formuler.
Je ne suis pas une excellente exécutante. Je suis une initiatrice. Une visionnaire inspirante.
Donnez-moi un cadre trop serré, je vais l’élargir; une règle, je vais la questionner.
Mon cerveau ne fonctionne pas en ligne droite, mais plutôt en arborescence. Je connecte, je transforme et je crée des ponts. Au lieu de clarifier ça tôt, j’ai compensé.
J’ai surperformé pour entrer dans le club: les titres, les responsabilités, le salaire, la voiture de société, et j’en passe. Jeune manager, j’étais déterminée à prouver que j’avais ma place. J’ai tenu longtemps. Voire trop longtemps.
Mars 2019, Monsieur Burn-out toque à ma porte et me prend par surprise.
Je suis déboussolée. Moi qui, d’habitude, suis si forte… comment est-ce que je me retrouve à pleurer dans la nuit noire de ma chambre, à trois heures du matin? Pourquoi je ressens ce nœud dans le ventre, juste derrière le nombril? Pourquoi?
La vraie question était "comment en étais-je arrivée là?". Ce n’est pas parce que je travaillais trop, mais parce que je vivais dans une structure qui ne correspondait pas à ma structure interne. C’est une nuance majeure qu’il est nécessaire de faire.
Le système n’était pas diabolique; il était simplement conçu pour un autre type de fonctionnement.
Le vrai problème, c’est que je ne me connaissais pas suffisamment pour décider autrement.
J’ai pris des décisions socialement cohérentes, mais structurellement incohérentes avec moi. Quand on empile des décisions floues pendant vingt ans, le corps finit par trancher à votre place.
C’est là que j’ai commencé à m’intéresser à la clarté décisionnelle, à la structure nécessaire pour nous aider à décider.
▪️ Qui suis-je vraiment?
▪️ Comment est-ce que je fonctionne sous pression?
▪️ Qu’est-ce qui me stimule durablement?
▪️ Qu’est-ce qui m’épuise, même si je suis performante?
▪️ Quel type de rôle respecte ma manière de penser?
Ce travail ne promet pas une carrière sans détour, mais il évite les détours subis.
Il transforme aussi les choix par défaut en choix assumés.
Aujourd’hui, quand j’accompagne des cadres en transition, des nouveaux managers, des dirigeants de start-up, je revois le même schéma.
Des personnes compétentes, engagées, souvent brillantes, mais qui ont construit leur trajectoire en fonction du marché, du statut, des attentes, sans écouter leur structure interne.
Elles tiennent jusqu’au moment où elles ne tiennent plus, et crash comme un train lancé à grande vitesse dans un mur de béton.
La clarté décisionnelle n’est pas un luxe intellectuel; c’est un système de protection.
Elle reconnaît les difficultés et évite de passer vingt ans (ou plus) à jouer un rôle qui vous oblige à devenir quelqu’un d’autre.
Si j’avais commencé par me comprendre, je n’aurais peut-être pas évité tous les détours. Mais j’aurais su pourquoi je les prenais, et j’aurais pu en refuser certains. La différence est là: choisir consciemment, ou compenser en silence.
La question n’est pas de savoir si vous "êtes capable de réussir". La plupart des gens le sont.
La vraie question est plutôt: êtes-vous en train de réussir dans un rôle qui respecte votre manière profonde de fonctionner?
Si la réponse est floue, ce n’est pas un drame. C’est un point de départ.
Commencez simple, prenez par exemple vos trois dernières grandes décisions professionnelles (ou personnelles). Pour chacune d'elle, notez:
▪️ pour quoi exactement l'avez vous prise?
▪️ Pour qui?
▪️ Et à quel prix énergétique réel?
Mesurez-les honnêtement en vous basant sur le degré de fatigue, de frustration et d’enthousiasme ressentis (par exemple sur une échelle de 1 à 5).
La clarté ne tombe pas du ciel. Elle se construit, et elle coûte toujours moins cher qu’un burn-out ou qu’un pivot subi.
Carole Tchanmene
Clarté décisionnelle|Leadership opérationnel en transition|Structuration.
J'accompagne les professionnels et organisations qui veulent clarifier des trajectoires, structurer des idées et transformer des experts promus en leader structuré capable de faire fonctionner une équipe.
Le Thinking Hub rassemble des analyses issues du terrain sur les choix professionnels et leurs conséquences dans le temps.
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