Il y a une idée qui circule beaucoup aujourd’hui, et qui paraît presque évidente quand on l’entend, mais qui mérite pourtant d’être sérieusement questionnée. Cette idée, c’est que l’on pourrait passer du statut de salarié à celui d’entrepreneur, just like that! Comme si c’était une décision administrative, qui se résumait à changer de statut et à envoyer une lettre de démission.
Pourtant, quand on regarde la réalité des parcours de ceux et celles qui se sont lancés dans cette voie, on peut observer quelque chose de beaucoup plus complexe, progressif, et surtout humain.
En effet, avant de devenir entrepreneur, vous traversez une transformation. Et cette transformation ne se joue pas uniquement sur le plan professionnel, mais aussi sur le plan personnel et souvent même sur le plan identitaire. Vous ne changez pas seulement de métier, vous changez de manière de penser, de décider, de vous situer face au risque et à l’incertitude. C’est précisément à ce niveau que se commencent le leadership et l'entrepreneuriat.
Mais avant d’aller jusque-là, il faut revenir à une étape que beaucoup de personnes négligent, ou qu’elles veulent raccourcir par manque de patience. Cette étape, c’est celle de la clarté. Aujourd’hui, beaucoup de salariés expriment une envie d’entreprendre. En Belgique par exemple une personne sur trois âgée de 25 à 40 ans envisage de se lancer dans une activité secondaire.
Ces employés, souvent expérimentés, sentent qu’ils peuvent faire autre chose, qu’ils ont des compétences valorisables, qu’ils pourraient créer de la valeur autrement, et ils commencent à envisager un pivot dans leur carrière. Pourtant, si on creuse un peu, on se rend compte que cette envie repose souvent sur quelque chose de flou.
On veut quitter un environnement, mais sans forcément avoir clarifié vers quoi on va. On veut plus de liberté, mais sans avoir défini le cadre dans lequel cette liberté va s’exprimer.
Ou encore, on veut entreprendre sans avoir répondu à une question pourtant essentielle: si ça ne fonctionne pas, qu’est-ce que je fais?
Cette question dérange car elle oblige à sortir du fantasme pour revenir dans la réalité. L’être humain, qu’on le veuille ou non, a besoin de sécurité. L’entrepreneuriat, contrairement à ce que l’on raconte souvent, n’est pas un terrain sécurisant. C’est un terrain incertain, mouvant, parfois dur. Donc, si vous envisagez de vous lancer, vous ne pouvez pas faire fie de cette réflexion. Vous devez penser ànvotre transition, et pas seulement à votre objectif.
C’est là que j'observe une confusion fréquente entre plusieurs statuts, notamment celui de salarié, celui d’indépendant complémentaire, et celui de consultant indépendant. Beaucoup de personnes pensent que devenir freelance ou consultant signifie automatiquement devenir entrepreneur or, dans la réalité, ce n’est pas si simple. Je le pensais aussi.
Prenons le cas du consultant indépendant. Sur le papier, il a un numéro de TVA, il facture, il travaille avec des clients. Tout semble indiquer qu’il est indépendant. Mais dans les faits, comment obtient-il ses missions? Souvent, par des intermédiaires, des agences, des sociétés de portage, ou même des cabinets spécialisés. Il répond à des appels, il envoie des CV, il est sélectionné, puis placé en mission. Autrement dit, il ne construit pas encore son propre système commercial, il s’insère dans celui des autres.
Dans ce contexte, dire qu’il est entrepreneur est discutable, et c’est là que la notion de "salarié de luxe" prend tout son sens. En effet, le consultant indépendant se situe en réalité entre deux mondes. Il n’est plus salarié au sens classique, mais il n’est pas encore entrepreneur au sens plein du terme. Il bénéficie d’une certaine liberté, d’une rémunération souvent plus élevée, d’une exposition à différents environnements, mais il reste dépendant d’un système qui lui apporte ses opportunités. Cette phase elle constitue une étape de transition extrêmement puissante, à condition de la comprendre et de l’utiliser correctement.
Lorsque vous êtes consultant à temps plein dans un domaine que vous visez pour votre future activité, vous ne travaillez pas “à côté” de votre projet, vous êtes déjà dedans. Vous êtes confronté aux problématiques réelles, vous observez les dynamiques internes des entreprises, vous comprenez les attentes des clients, et vous développez une lecture fine du marché. Et en même temps, vous êtes rémunéré pour cela, ce qui change fondamentalement votre rapport au risque.
À l’inverse, lorsque vous êtes salarié à temps plein et que vous développez une activité complémentaire à côté, vous êtes constamment en train de faire des allers-retours entre deux univers. D’un côté, un travail qui vous demande de l’énergie, parfois sans vous en donner. De l’autre, un projet qui vous stimule, mais qui reste limité par le temps et la disponibilité que vous pouvez lui accorder. Et ce switch permanent a un coût: mental, émotionnel, et parfois même un coût physique.
Certaines personnes arrivent à gérer cette dualité sans difficulté, mais d’autres, notamment celles qui fonctionnent avec une forte intensité ou qui ont besoin de se concentrer profondément sur un sujet, peuvent ressentir une forme de frustration permanente. Elles savent ce qu’elles veulent construire, mais elles ne peuvent pas s’y consacrer pleinement, et cela crée une tension interne difficile à soutenir sur la durée.
Dans ce contexte, le modèle du salarié de luxe offre une alternative intéressante. Il permet de concentrer son énergie sur un seul univers, tout en conservant une forme de sécurité financière. Il permet d’apprendre rapidement, de tester ses compétences, de construire un réseau, et d’accumuler du capital, sans se retrouver immédiatement dans une situation de survie.
Mais attention, cette phase ne doit pas devenir une zone de confort permanente car il existe un risque réel, de rester indéfiniment dans cet entre-deux. Le confort financier, la diversité des missions, la reconnaissance professionnelle peuvent créer une forme d’illusion de progression, alors qu’en réalité, vous n’avez pas encore construit votre propre système.
C’est pour cette raison qu’il est essentiel de penser cette phase comme une étape, avec un cadre, une durée, et un objectif clair.
Pour structurer cette transtion , vous pouvez par exemple décider de vous donner trois à cinq ans, pendant lesquels vous allez volontairement choisir des missions longues, idéalement d’un an ou plus, pour stabiliser vos revenus et approfondir votre expertise.
En parallèle, vous allez progressivement développer votre capacité à trouver vos propres clients, à structurer votre offre, et à définir votre positionnement.
Au fond, la différence entre un consultant et un entrepreneur ne réside pas uniquement dans le statut, mais dans la capacité à créer et à piloter son propre système.
Entreprendre, ramène au leadership. En effet, devenir entrepreneur, ce n’est pas seulement lancer une activité, c’est aussi accepter de prendre des décisions dans l’incertitude, de porter une vision, et de s’engager dans un chemin sans garantie. En gros, c’est arrêter de se cacher derrière des structures existantes pour commencer à créer la sienne.
Toutefois, ce leadership ne peut pas émerger sans clarté. Vous ne pouvez pas prendre des décisions solides si vous ne savez pas pourquoi vous les prenez, ni même construire quelque chose de cohérent si vous n’avez pas clarifié vos intentions, vos contraintes, vos ressources, et vos limites.
C’est pour ça que la transition du salarié vers l’entrepreneur ne doit pas être pensée comme un saut, mais comme une progression structurée.
Carole Tchanmene
Clarté décisionnelle|Leadership opérationnel en transition|Structuration stratégique.
J'accompagne les professionnels et organisations qui veulent clarifier des trajectoires, structurer des idées et transformer des experts promus en leader structuré capable de faire fonctionner une équipe.
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